50 nuances de vert : les chants des espaces verts

En septembre 2024, le service Ville d’art et d’Histoire de Chambéry a ouvert sa toute nouvelle exposition temporaire explorant comment la végétation influence les transformations urbaines et sociales de Chambéry. Dans l’imaginaire collectif, ville et nature se font forcément face sans jamais s’entremêler. Pourtant, il suffit de se promener dans Chambéry pour constater la présence omniprésente du végétal, que ce soit un simple brin d’herbe sauvage au bord d’un trottoir ou le célèbre jardin du Verney.

*pour écouter les deux créations en question, rendez-vous à la fin d’article

Deux paysages sonores pour laisser s’exprimer le végétal urbain

L’enjeu de l’urbanisme sonore est important et il occupe les chercheurs français depuis les années 70. Il s’agit d’étudier comment caractériser les espaces sonores traversés pour comprendre les différentes couches qui composent ces même espaces. Ce travail sonore est hautement influencé par « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » de Georges Perec. En octobre 1974, il s’installe pendant trois jours consécutifs sur quatre points d’observations de la place Saint Sulpice à Paris. Ainsi, il inscrit sur le papier les rythmiques de la vie quotidienne, il fait des listes, il notifie des faits, qui viennent s’ajouter à l’espace, le temps d’un instant.

« Ce qui se passe quand il ne passe rien, sinon du temps, des gens, des voiture et des nuages » Georges Pérec, Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien, 1974

*Légende : multiplicité des paysages à Chambéry le Haut :

Deux espaces sonores à l’étude à Chambéry

En septembre 2024, Pinson Hardi a passé deux jours non consécutifs dans Parc du Verney et à Chambéry-le-Haut, avec une série de microphones et d’enregistreurs. Ce premier travail d’enregistrement préfigure deux compositions sonores, pour rendre compte de la caractéristique de ces différents espaces.

Dans ce travail, il s’agit de rendre sonore le perceptible et parfois l’imperceptible à l’oreille humaine. Mais la création sonore revêt ces difficultés et posent des questions éthiques :
* comment sonoriser un espace en moins de dix minutes sans proposer une caricature du lieu ?
* faut-il faire apparaître les éléments sonores ponctuels qu’on a entendu sur un court instant et qui ne sont que très peu caractéristiques du lieu ?

Ainsi, après une collecte de sons, des réponses à ces questionnements ont commencé à poindre et Chants d’espaces verts 1&2 sont nés. Ces deux créations sonores répondent ici au besoin d’illustrer par le son l’exposition « 50 nuances de vert, quand ville et végétal se rencontrent ». Elles doivent répondre à une contraindre horaire (moins de dix minutes chacune) et proposer une lecture sonore du territoire, en lien avec les observations de terrain. Bonne écoute !

Étapes et difficultés de la création sonore des espaces

Le fieldrecording (ou enregistrement de paysage sonore) est une pratique qui a débuté dans les années 70. Il s’agit alors de collecter différents sons qui se suffisent à eux-même dans une création, et ne viennent pas illustrer un documentaire, par exemple.
Pinson Hardi s’est inspiré de cette pratique pour composer ses deux créations, qui est aussi liée à des contraintes qu’il faut avoir à l’esprit.

  1. Ne pas se laisser distraire par l’oeil
    Rien ne vaut la marche pour s’imprégner d’un nouveau lieu : la vitesse s’adapte bien à l’observation de terrain à l’échelle humaine. En traversant les espaces, il s’agit de pas se fier à ce qu’on voit, mais bien d’ouvrir grand ses oreilles, à travers ce que renvoie le casque branché à l’enregistreur. Le micro canon est un aide primordiale : il permet d’orienter la prise de son sur un élément particulier. Les micros stéréo de type XY permettent eux de percevoir l’ensemble d’un espace sonore dans sa globalité.
    Ne pas se laisser distraire par l’oeil est très important : il s’agit de se concentrer uniquement sur les paysages sonores et les différentes couches qui le composent, pour arriver à en saisir l’essence, pour pouvoir le retranscrire ensuite au mieux, en gardant l’essentiel.

« On ne peut pas bien enregistrer du son sans comprendre l’environnement
dans lequel on se trouve » P. Hardi

  1. Temporalité d’écoute
    Les différents sons qui intègrent ces deux paysages sonores ont été enregistrés en deux journées. Les activités humaines bouleversent heure après heure le paysage sonore perçu. Ainsi, les sons diffèrent à travers le temps : on ne peut donc pas rendre compte d’un tableau sonore objectif, et c’est très important de le garder en tête.
    Chants d’espaces verts 1&2 sont des créations du son de la journée. Il y a fort à parier qu’une étude de nuit donnerait un contraste complètement différent.
  1. L’enregistreur : une image parfaite de l’ambiance sonore en cours ?
    Les caractéristiques techniques des micros et des enregistreurs ne permettent pas de reproduire exactement ce qu’entend l’oreille humaine. Ainsi, certains sons peuvent être amplifiés, quand d’autres sont absents par rapport à une écoute « au réel ». Les perturbations extérieures sont aussi à prendre en compte : les bruits parasites lorsqu’un son entendu à l’oreille est beaucoup trop loin pour être capté par le micro. Le vent qui produit une saturation et qui ne permet pas d’utiliser le son enregistré, ou encore les musiques.
Un des enregistreurs utilisés pendant mes balades
  1. Laisser libre cours à la création pour rendre compte du réel
    Vous l’aurez compris, de nombreux obstacles se dressent face au rendu le plus proche du réel possible. La rigueur des observations est donc d’une importance capitale.
    D’abord, il faut jongler entre une oreille naturelle et une écoute au casque lors des balades sur le territoires. Les observations et les perceptions sont très importantes : ainsi, il faut se poser plusieurs questions d’intérêt :
    * quels sont les sons caractéristiques des deux espaces ?
    * quelles impressions se dégagent à l’écoute des paysages sonores ?
    * quels sont les couches qui constituent les espaces sonores ? Cette question est d’autant plus importante pour Chambéry-le-Haut, où l’on traverse plusieurs espaces différents.
    Ces interrogations ont trouvé des réponses et sont propres aux perceptions de Pinson Hardi. Ensuite, le sons ont été recomposés grâce à un logiciel de montage. Des filtres ont été utilisés pour que les oreilles puissent se focaliser sur les sons les plus pertinents de ces espaces sonores.

« La recomposition d’un espace sonore est hautement lié à la perception et aux observations de terrain d’un artiste. Ici, c’est une composition qui a pour ambition de se rapprocher du réel. Mais qu’est-ce que la perception ? Et qu’est-ce que le réel ? » P. Hardi

A propos des deux compositions sonores

Les deux espaces sonores qui sont à l’étude ici sont foncièrement différents, si on y fait attention.

Chants d’espaces verts 1 (Chambéry-le-Haut)


Chambéry-le-Haut, englobe toute la ZUP de la Croix-Rouge. Elle caractérisée par trois périodes de constructions qui se sont imbriquées les unes dans les autres et ce, depuis les années 60. En son centre, elle est coupée par la route départementale très passante. C’est un territoire vaste, fait de grands ensembles urbains, qui coule vers un talweg, plus calme, où la biodiversité peut pleinement s’exprimer. Dans les espaces verts, les habitants se promènent, assez souvent avec des chiens. Les écoles environnantes créées un fond sonore aux heures des récréations. Dans cette création sonore, il est question de progression : un premier univers sonore, très mécanique et plutôt bruyant fait place, peu à peu à la biodiversité qui s’exprime. Malgré tout, on entend toujours, avec le chant des oiseaux, les activités humaines.


Chants d’espaces verts 2 (Parc du Verney)


Point névralgique entre la Cité des arts, le Palais de Justice, une autoroute à vélo, une école primaire, un skate parc, et la gare routière, le Parc du Verney semble être un lieu de passage. À bicyclette, avec une valise pour rejoindre la gare, d’une pas pressé ou juste pour se promener. À une extrémité, tout près de la route, une fontaine, massive, projette des jets et couvre les sons de la route, toute proche. Ici, c’est bien la question des différentes couches qui se superposent, et qui viennent ainsi presque créer une rythmique, c’est tout l’objet de cette création.

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